Costume bleu nuit ou bleu marine : deux teintes, deux moments de la journée

Costume bleu nuit ou bleu marine : deux teintes, deux moments de la journée

Le bleu nuit n’est pas un marine poussé plus loin, mais une façon de quitter le noir sans quitter le soir. Comment le reconnaître sur le coupon, et quand le préférer au marine.

Posez deux costumes côte à côte, l’un marine, l’autre bleu nuit, et regardez-les près d’une fenêtre : l’écart saute aux yeux. Emportez-les ensuite à un dîner, sous les lustres d’un palace parisien, et l’un des deux semble s’être changé en noir pendant le trajet. Toute la différence entre ces deux bleus tient dans ce tour de passe-passe, et dans l’heure à laquelle on choisit de les porter.

Deux noms de couleur, et aucune frontière

Aucune norme ne sépare le bleu marine du bleu nuit. Chaque drapier place la frontière où il l’entend, si bien que le nom inscrit sur une liasse d’échantillons ne dit presque rien de la couleur que vous porterez.

Le marine tient son nom des uniformes de la marine de guerre, et il en a gardé le caractère : un bleu sombre et franc, qui reste bleu par tous les temps et ne cherche jamais à passer pour autre chose. Le bleu nuit vient d’un autre monde, celui du soir, et il se tient beaucoup plus bas, à la lisière du noir. Son nom n’a rien de neuf : le Dictionary of Color de Maerz et Paul relevait déjà « midnight » en 1930, en le datant de 1915. Les nuanciers industriels lui donnent aujourd’hui un code, auquel aucun drapier n’est pourtant tenu de se conformer.

Trois draps vendus sous le nom de bleu nuit peuvent ainsi raconter trois histoires différentes : l’un reste franchement bleu près d’une fenêtre, l’autre a déjà glissé vers le noir, le troisième hésite entre les deux. Ce flou a pourtant du bon, puisqu’il ramène au geste que permet le sur-mesure : choisir sur le coupon, à la lumière, plutôt que sur un mot.

Astuce tailleur : Jugez un bleu très sombre sur le coupon, jamais sur une photographie ni sur un écran, qui éclaircissent tous deux les teintes profondes et vous montreraient un bleu que le drap n’a pas.

Longtemps, les deux bleus ne se sont guère croisés, l’un habillant les officiers, l’autre les dîners. Maintenant qu’ils partagent la même penderie, on présente volontiers le bleu nuit comme un marine un peu plus foncé, alors qu’il se lit tout autrement, et cette lecture mérite qu’on s’y arrête.

Question fréquente : Quelle est la différence entre un costume bleu nuit et un costume bleu marine ?
Ce sont deux teintes distinctes, et non deux degrés du même bleu. Le marine reste franchement bleu partout, au jour comme sous une lampe, ce qui en fait le costume de la journée, du bureau au mariage. Le bleu nuit, déjà au bord du noir en plein jour, passe pour noir sous l’éclairage d’une salle et ne retrouve son bleu qu’au contact d’un noir : c’est une teinte du soir, pensée pour ce jeu-là.

Costume trois-pièces d'un bleu très sombre, porté avec une chemise blanche à col officier, RIVES Paris
Un smoking noir à côté d'un costume bleu marine : au contact du noir, le bleu ressort, RIVES Paris

Le noir comme témoin

Un vrai bleu nuit se reconnaît au contact d’un noir : seul sous la lumière d’une pièce, il se lit comme un noir, et il suffit de poser un drap noir à côté pour que son bleu réapparaisse.

Rien de magique là-dedans : l’œil ne mesure pas une couleur, il la compare à ses voisines, et plus une teinte est sombre, moins il en distingue la nuance, car à faible luminance la discrimination des couleurs se dégrade. Privé de référence, il range donc un bleu très profond parmi les noirs, alors qu’avec un vrai noir pour voisin, l’écart ressort d’un coup.

Le test fonctionne aussi dans l’autre sens. Un tissu vendu comme bleu nuit qui reste franchement bleu tout seul, sous une lampe chaude, n’est pas un bleu nuit mais un marine foncé. Il se portera comme tel, avec bonheur le jour, et paraîtra toujours un peu clair à un dîner habillé. À l’inverse, celui qui disparaît dans le noir dès qu’on l’éloigne de la fenêtre, puis se réveille au contact d’un revers de soie noire, a exactement la qualité qu’on attend d’un bleu du soir.

Astuce tailleur : Pour juger un bleu très sombre, posez-le sur un noir mat plutôt que sur un fond clair. Sur du blanc ou sur du bois, toute teinte foncée paraît noire, alors que sur du noir, celle qui contient encore du bleu se dénonce aussitôt.

Près d’une fenêtre, le jeu change encore : deux bleus proches, qui se confondaient sous la lampe, s’y séparent nettement, et c’est pourquoi l’article consacré au port du pantalon de costume sans sa veste recommande d’y juger tout contraste. Le noir sert ainsi à reconnaître un bleu nuit, et la lumière du jour à comparer deux bleus entre eux, deux gestes simples qui en disent plus long que tous les noms de nuancier.

Ce que la lumière du soir fait à un bleu très sombre

Passez d’un déjeuner en terrasse à un dîner sous une lumière chaude : entre les deux, la lumière a perdu plus de trois mille six cents kelvins, et le bleu nuit glisse vers le noir à mesure qu’elle se réchauffe et baisse.

Ces deux lumières, les colorimétristes les ont fixées depuis longtemps : l’illuminant normalisé de la lumière du jour moyenne, le D65, se situe à 6 504 kelvins, celui du filament de tungstène domestique, l’illuminant A, à 2 856. Le spectre du filament monte vers le rouge et reste faible dans le bleu, si bien qu’un drap très sombre, qui ne renvoyait déjà qu’une petite part de bleu, en reçoit encore moins. Ajoutez un éclairage tamisé, qui rend l’œil moins sensible aux nuances des teintes profondes, et le bleu nuit se fond dans le noir sans que personne songe à le remarquer.

La formule qui court sur presque toutes les pages consacrées au sujet, selon laquelle le bleu nuit paraîtrait « plus noir que le noir » sous la lumière artificielle, part d’une observation juste, puisque sous une lumière chaude et faible les deux se confondent. Elle date pourtant d’un temps où les salles brûlaient du filament. Avec les diodes, tout dépend de leur température. Une lumière blanc neutre, vers 4 000 kelvins, rend au bleu nuit une part de son bleu, quand une diode chaude, réglée vers 2 700, le ramène près du noir comme l’ampoule d’autrefois.

Astuce tailleur : Regardez un drap très sombre deux fois, près d’une fenêtre puis sous une lampe chaude. Si l’éclairage de votre soirée reste un mystère, choisissez le drap le plus mat, qui tient mieux que les autres sous les deux lumières.

Ne vous fiez pas à l’indice de rendu des couleurs imprimé sur les ampoules : sa note générale ne retient que les huit premiers échantillons de la série normalisée, sans le bleu soutenu. Quant à l’effet lui-même, il n’a rien d’un défaut, puisque tout l’intérêt d’un bleu nuit est là.

Question fréquente : Un costume bleu nuit paraît-il noir ?
Sous une lampe chaude ou une lumière faible, oui, et c’est voulu : le drap reçoit peu de bleu, et l’œil sépare mal les teintes très sombres. Au jour, porté seul, il se lit comme un bleu au bord du noir, et son bleu ressort dès qu’un noir le touche.

Costume croisé bleu marine porté en fin de journée, à l'ombre des arbres, RIVES Paris
Gros plan d'une veste croisée en laine bleu nuit : là où le drap renvoie la lumière, la teinte s'éclaircit, RIVES Paris

Le drap décide de la profondeur, plus que la teinture

À teinture égale, deux draps ne donnent pas la même profondeur. Une surface mate boit la lumière et creuse la couleur, une surface qui la renvoie l’éclaircit et la grise, de sorte que l’armure compte presque autant que la teinte.

S’il fallait ne retenir qu’un drap pour le soir, ce serait le barathea. Dérivé du sergé, il dessine une fine côte brisée qui donne à l’étoffe une surface légèrement grenue, mate, sans le moindre reflet, et cette matité fait tout son intérêt, car elle rend la teinte plus dense qu’elle ne l’est au nuancier. Né pour le deuil dans les années 1840, il a ensuite été adopté par la tenue du soir, en noir comme en bleu nuit. Sous une lampe, on comprend pourquoi : il ne renvoie presque rien, et la couleur y prend une profondeur de velours.

Les autres armures se comprennent par rapport à lui. Le natté (hopsack) ouvre la surface et mange la lumière à sa manière, mais son grain le tire vers le jour, où il sert un marine bien mieux qu’une tenue habillée. Le sergé, plus serré et plus résistant au porter, prend au contraire la lumière sur sa surface nette, et sur une teinte aussi basse, il tire volontiers vers le gris. Quant au fresco, tissé de fils retors très tordus, il ne brille pas, mais son tissage ouvert laisse passer une lumière qui semble éclaircir la teinte. Un bleu nuit y paraît poussiéreux, quand le même drap reste vivant sur un marine de jour.

Le poids compte aussi, car le soir s’accommode mieux d’un drap qui a du corps. Une laine de costume quatre saisons pèse entre 250 et 300 grammes au mètre, un drap d’hiver nettement plus, et ce surcroît de matière tient mieux les plis tout en accentuant le mat. Nos liasses viennent de Loro Piana, Vitale Barberis Canonico, Reda, Dormeuil, Holland & Sherry et Scabal, le plus souvent en Super 110s à 130s, et l’article consacré aux indices Super rappelle que cette notation mesure la finesse de la fibre, sans rien dire de la matité du drap.

Astuce tailleur : Pour un bleu nuit, préférez un uni. Le chiné, tissé de fils aux teintes mêlées, anime une couleur franche et lui donne de la vie en journée, mais sur un bleu nuit il éclaircit la teinte et lui retire la profondeur qu’on était venu chercher : gardez-le pour un marine.

Une teinte venue du soir, et de loin

Le bleu nuit n’est pas entré dans le vestiaire comme une nuance de costume de ville. Il est arrivé par la tenue de soirée, comme une manière d’échapper au noir sans quitter les codes du soir, et ce geste n’a rien perdu de son actualité.

Son histoire commence par un autre bleu. En 1865, Henry Poole note une commande du prince de Galles, futur Édouard VII : une veste courte en soie bleue, portée aux dîners intimes de Sandringham, dans laquelle la maison voit l’ancêtre du smoking. Le document ne précise pas la nuance, et il faut attendre les années trente pour que le bleu nuit s’impose vraiment, avec un autre prince de Galles, Édouard, futur duc de Windsor.

Le Metropolitan Museum, qui conserve une tenue du soir bleu nuit du duc sortie de chez Scholte, avance une explication séduisante. Sur les photographies en noir et blanc, le bleu nuit laissait lire les revers, les boutons et les poches, que le noir avale. Le duc lui-même, cité par le musée, écrivait avoir été « produit » comme chef de file de la mode, les marchands de vêtements lui servant d’imprésarios. Caprice de prince, peut-être, mais on y reconnaît surtout le geste que nous aimons : celui d’un homme qui connaît le code par cœur et choisit de le déplacer d’un cran.

Le commerce suit de près. Dès 1934, la presse masculine recommande le bleu nuit pour toutes les tenues du soir, et en 1935 les fabricants de draps de soirée en attendent des ventes égales, voire supérieures, à celles du noir. Journalistes et publicitaires le disent alors « plus noir que le noir », une formule de réclame, qui n’a jamais été une mesure.

Sur un smoking, ce dialogue entre le drap et la soie reste entier. Le col châle, que nous exécutons dans neuf cas sur dix, se pare d’un satin ou d’un gros-grain, l’éclat franc du premier ou la côte plus sourde du second se détachant sur le mat du drap. Lorsque le revers est de soie noire, il devient en outre un témoin permanent : à son contact, le drap bleu nuit laisse voir son bleu, quand le reste de la veste se lit comme un noir sous la lampe. Le soulier verni, l’un des sept éléments du smoking détaillés dans l’article qui le sépare du costume noir, prolonge ce jeu de l’éclat et du mat jusqu’au pied.

Question fréquente : Un smoking bleu nuit est-il moins formel qu’un smoking noir ?
Non. Les deux teintes sont admises au même titre, et le rang d’une tenue de soirée ne se joue pas sur la couleur du drap. Le bleu nuit y ajoute simplement une double lecture, noir sous la lampe et bleu au contact d’un revers noir, ce qui en fait une manière de sortir du noir sans sortir du code.

Costume sur-mesure RIVES Paris, couleur bleu marine, avec chemise blanche.
Costume bleu marine porté avec une chemise blanche et une cravate sombre, RIVES Paris

Lequel commander, et dans quel ordre

Pour un premier costume, le marine rend plus de services ; le bleu nuit vient ensuite, quand le vestiaire est fait et qu’une soirée le réclame.

Antoine Salmon, cofondateur de la maison, le disait au magazine Luxuo : un costume bleu marine « parfaitement équilibré, ni trop formel, ni trop mode, ni trop rigide » reste « probablement le point de départ le plus intelligent ». Le marine couvre le bureau, le dîner et le mariage de jour, se dépareille sans effort, accepte le soulier noir comme le marron et vit toute l’année. L’article consacré à la couleur et à la matière du premier costume conseille d’ailleurs de rester sur ce marine franc. Porté en ville, en pleine journée, un bleu nuit se lirait de loin comme un bleu presque noir, plus sévère que le marine, et n’aurait pas ce qui fait le charme de ce dernier, ce bleu qu’on reconnaît de l’autre côté de la rue. Rien n’empêche pourtant de le porter de jour, pourvu qu’on le veuille vraiment et qu’on en accepte la gravité.

Le bleu nuit se commande pour ce qu’il sait faire : la réception, le gala, le dîner habillé, le mariage qui commence quand le soleil se couche. Sur un smoking sur-mesure, il reste à nos yeux la plus belle alternative au noir, et en costume, il garde le même territoire, celui du soir. Le soulier noir y reste le choix le plus naturel, parce qu’il prolonge le pantalon sans casser la ligne. Faut-il pour autant s’interdire autre chose ? À la question « Marron ou noir ? », Antoine Salmon répondait que rien ne lui faisait peur en matière de chaussures, pourvu que ce soit « harmonieux avec le reste et approprié à la circonstance ». Un marron posé par habitude sous un bleu nuit remplit rarement cette condition, car il ramène vers le jour une tenue pensée pour le soir.

Côté accords, le bleu nuit appelle une chemise blanche, une soie noire ou bleu nuit au cou et des chaussettes sombres accordées au pantalon, quand le marine accepte presque tout, du bleu ciel au rose pâle en journée. Quant à mêler les deux dans une même tenue, une veste marine sur un pantalon bleu nuit se lit comme un costume dépareillé par accident, parce que les deux bleus sont trop proches pour que l’œil y voie une intention. Un dépareillé réussi joue au contraire sur un écart franc. Une tenue du soir en bleu nuit gagne donc à rester entière, et les pièces séparées restent l’affaire du marine et du gris.

Dès qu’une soirée approche, le calendrier compte aussi. Comptez deux mois en moyenne pour un costume, avec trois rendez-vous, quatre si une toile est réalisée, et cinq à six semaines jusqu’au premier essayage. Les ajustements finaux prennent ensuite de 24 heures à 10 jours, et un délai express en quinze jours reste possible. Le smoking sur-mesure commence à 1 550 €, et le costume deux pièces à 1 390 €. Comme l’atelier ferme fin décembre, un bleu nuit destiné aux fêtes se commande sans attendre, l’express de quinze jours restant le recours des retardataires.

Question fréquente : Quel bleu choisir pour un mariage ?
Le marine pour une cérémonie de jour, le bleu nuit pour une célébration qui commence le soir. Un mariage qui débute l’après-midi et se termine à l’aube se joue plutôt en marine, qui traverse les deux moments sans jamais paraître déplacé. Pour un marié, mieux vaut s’y prendre trois mois avant la date.

Le marine se porte, le bleu nuit se choisit

Le marine se met sans y penser ; le bleu nuit se sort pour une occasion, qui commence presque toujours après le coucher du soleil.

Au moment de choisir, le plus sûr reste de regarder le coupon, un noir à côté, une fois près d’une fenêtre et une fois sous une lampe. Un drap qui demeure franchement bleu sous une lampe chaude, même seul, est un marine, avec toute la liberté qu’il promet en journée. Celui qui y passe pour noir et ne retrouve son bleu qu’au contact du noir est un bleu nuit, et sa place est le soir, de préférence dans un barathea mat et lourd. Le même bleu taillé dans un sergé fin et brillant perdrait cette profondeur dès la première lampe, et son propriétaire passerait la soirée à se demander pourquoi son costume paraît gris.

Le bleu nuit refait, à sa façon, le pas de côté du duc de Windsor : il quitte le noir sans quitter le soir. Le plus simple, pour en juger, reste de venir le voir sur les liasses, au 23 rue Pasquier, avant que la saison des fêtes ne presse.

Conseil final : Avant de trancher, posez la question dans l’autre sens : à quelle heure, et sous quelle lumière, ce costume sera-t-il vu ? Dehors et dans la journée, le marine franc ; en salle, après la tombée du soir, le bleu nuit, dans un drap mat.

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